06.07.2009

René le Lorrain

dix.wartriptych.jpg
Otto Dix, Triptychon "Der Krieg" (Triptyque "La Guerre"), 1929-32
Nouveau magma

20.06.2009

L'Alliance discrète

fontaine.jpg

Quand les Pères partent au désert y combattre les démons, n'est-ce pas leur claire présence dont je fais la quête, m'éloignant des hommes autres, me condamnant aux retrouvailles de la solitude – aux noces de l'âme et du corps en mouvement, alors libre des lanières pesantes de ces pauvres en monde qui peuplent désormais les steppes de l'industrie. Rien ne crépite en ce brasier de pierres, habité quelque jour par l'ondoiement solaire, vibration de neutre chatoyance aux abords de mon ouïe; tel l'ultrason des anges. J'y marche sans épée, depuis longtemps protégé de Saint Georges en les termes d'un pacte presque révolu; d'un pacte qui s'oublie dans le naufrage de l'éternel – aux sandales étincelantes des colonnes d'Hercule. Vacillant sur ces eaux que notre mépris dorénavant cingle, dernière parole de nouveaux Perses despotiques, l'Arche se souvient des milliers d'ex-voto qui sont pour elle comme un fonds sûr, vases d'espérance sculptés comme autant de silences, de prières, de louanges à l'Inconnu d'Athènes. Aux sources de la Seine, sur le Rhin, aux derniers soupirs du Danube se perpétue cette promesse faite à nos pères, ancêtres déjà lointains des premiers évêques, rois et empereurs de notre Tout-Puissant Seigneur. Aussi loin que remontent nos déserts « à l'épais feuillage », au cœur de nos forêts primordiales se laisse entendre le murmure de la Promesse; vapeur de sève d'un peuple élu de chênes. Qui n'entend pas la senteur divine ? Quel pèlerin ne la voit pas qui s'élève à l'aube de l'humus; chaste oraison de la Création ? Le moindre de nos pas se mêle à l'haleine de vigne du Pape des escargots pour que se renouvelle, en l'Europe du secret, cette Alliance méconnue. A l'empreinte de nos pieds dans le sol fécondé, jonché de ronces et de fruits créés pour la bouche de l'homme, le monde reconnaît le descendant vêtu d'Adam et d'Eve, s'enfonce légèrement, l'accueille sans faux-semblants. Dans l'antichambre de l'Incarnation, là où tout est déjà réalisé qui doit l'être en ce monde, là où tout attend qui fut déjà nommé, règnent les bêtes humbles et rampantes, les fougères et les mousses impatientes de l'amitié des maîtres du « dire »; cette amitié qui conserve et laisse donc advenir, frémir, jaillir. Là où court l'humus est aussi le mot de passe, l'amour léger des vivants, des croyants en l'odeur suave des germes naïfs s'élevant dans la décomposition. Ici coule toute notre science, car n'est-il pas cet humus le « Teppich des Lebens », le tapis de la vie dont nous enseigne à jamais Stefan Georg, prophète de cet Empire qui s'ébauche en nous par les touches subtiles d'un peintre symboliste ? Bien avant qu'Il ne s'incarne, l'humour de Dieu s'exprime dans les légendes de vérité d'une terre centrale en gestation, toute habitée des égarement séraphiques sur la terre de Noé où souffle le Boréen, l'Elémentaire des fils du feu. Ici semble-t-Il rire en la marée des arbres; chœur de Nature; bruissements fidèles allant toujours et revenant toujours; facéties angéliques qui distillent aux « pieds légers » la Vérité de notre Alliance. Ainsi « les arbres et les rochers vous enseigneront ce que vous ne pourrez apprendre d'aucun maître », comme le sait le fils des cavaliers de Fontaine, notre fragile Bernard. Auprès d'eux se dispensent les apophtegmes que les derniers millénaires ont poli dans mes veines, fioles de mélanges hermétiques que secouent les mouvements de mon corps en sueur. Auprès des arbres et des roches, au milieu des fables s'écoute enfin le démon, ses langues déliées du lourd fardeau de Caïn, délivrées du mur de la multitude qui sans mots s'agite: dès que l'homme enfin se courbe, s'acheminant voûté sur les sentiers oubliés, en son propre labyrinthe. Le démon ? Mon démon ! Mon centre de gravité ? L'informe initial, magmatique, d'où peut naître la comète ! Qu'est-il – qui est-il ? Qu'il nous survole, nous entoure de son aura d'infimes chocs aériens, nous voilà toujours sa caverne d'envol. Lui qui nous traverse littéralement est bien plus qu'un simple adversaire: le daïmôn (ðaïmon) des Grecs coule violemment tout contre les larmes d'Achille; peut-être même en forme-t-il l'armature délicate d'arcades argentées aux sanglants reflets d'Arès; sans doute préside-t-il au démembrement des prétentieux rivaux d'Ulysse. Eh bien ! Qu'il soit mon invité, le grand animateur, qu'on le serve et le questionne ! « En vérité n'es-tu pas mon âme, ma psyché (Ψυχή) ? Les lettres que tu me dictes ne forment-elles pas des mots, des phrases douces à ce fou de Socrate ? En vérité n'es-tu pas mon bien le plus précieux ? Ne poses-tu pas la question à ma place afin que je réponde à la tienne ? ». Des rivages de l'Asie aux falaises de l'île blanche, jusqu'au petit continent de glace enfant de l'Atlantide, notre âme s'ébat dans la permanence du don de nos pères attentifs à la voix de l'intérieur. Esclaves de la fureur, de la passion, pour cela aussi de la beauté; incapables de couronner les grands arbres amants de Sol sans les unir en bosquets. J'entends, moi, le dit de l'Aède, la nature homérique de notre âme en partage.

19.06.2009

Iconoclasme !

abougosh.jpg
Relevé aquarellé d’une fresque de l’église Saint-Jérémie (Terre Sainte)
Demeure en nous le Suaire

Il n'y avait plus pour moi de guerre du Liban, sinon celle des camions traversant en colonnes le village, celle surtout des hélicoptères de combat portant la domination de l'Hébreu dans les airs. Encore ne les voyais-je, encore ne pouvais-je les voir qu'en esprit. Ils n'étaient que des sons, des images sonores sans consistance dans ma tête, comme je l'identifiais aux murs survolés de notre ceinture de vie. Car j'étais bien en ces lieux, en cette clôture comme une chambre d'adolescent étendue à la profondeur de l'histoire, au légitime de l'ecclésial, au Beau de l'inadapté. Nul Parti de Dieu, nul Etat au-delà de nos frontières, mais des bruits, des images, du verbe. Rien qui ne soit déjà en moi. Et n'étions-nous pas retirés dans un désert façonné de main d'homme, jamais altéré dans ses lignes essentielles par les divers enfants de la puissance ? Idolâtres, Élus, Romains, Croisés, Ottomans puis modestes bergers de l'Islam n'ont guère fait que passer, n'ébréchant pas la secrète architecture du lieu – oasis de mon âme assassine. J'étais loin de cette guerre et de l'hystérie de ces femmes grasses et voilées, clins d'œil de l'Occident à sa sobriété sénile; car l'on continue de pleurer dans l'Iliade et les régiments de la Garde. J'étais loin de la guerre, comme toute vision distingue des plans et l'Ecole flamande joue de la lumière: rien n'était plus beau, plus normal, plus banal. Certes je voulais moi aussi mes bosses, mes suintantes cicatrices piquées d'une élégance macabre, ma gueule cassée d'éphèbe aigri de D'Annunzio. Je me voulais tel qu'en moi-même un futuriste me sculpte, petite fabrique de l'homme nouveau, petit prieuré de souffre marqué par la Grâce en son envers. Que l'on frappe: le corps est prêt; rivé à lui-même comme jadis à la croix. Assez de ces détails, de ce bois passé trop vite au rabot, de ces clous de vrai fer; d'un métal froid qui nous rappelle à la peau déchirée, aux os fêlés, aux nerfs hirsutes transmettant leurs sursauts. Assez ! car voici venue l'heure des hommes sans corps, des hommes qui ne souffrent plus, des hommes déjà au-delà d'eux-mêmes, des seuls et purs héritiers de la France offerte à la Raison notre mère. Moi, l'enfant cybernétique protégé de tout impact suscitant l'un de ces cris qu'animent des éclaboussures, moi l'enfant-bulle, avais-je ma place auprès de ces charnels anachorètes ? n'avais-je pas soif de plus encore, bien qu'allant sans tunique, irrémédiablement détaché de ce monde ? Il y avait là plus de chaleur, de plantes, d'animaux, d'espaces odorants pour accomplir l'art jalousement gardé des alchimistes; sagesse de la transmutation. Ces quelques mois auprès des Bénédictins, derrière les moines qui m'offraient l'admirable écran de l'originalité contre un réel dont je m'étais épris devaient suffire aux mélanges primordiaux, manipulations hardis dans le creux des côtes. J'avais fini par connaître parfaitement un petit territoire en ces lieux que j'arpentais discrètement, craignant plus que tout une conversation, un salut ou plus terrible encore un regard: seule la nuit complaisante me rendait un certain courage des usages ordinaires. Là pouvait naître la secrète initiation, dans la chapelle dont je possédais les clefs – celles d'une grille latérale, pudique en sa pénombre. Là pouvait pleinement s'avouer ma nature, plus sensible aux pierres meurtries qu'aux êtres simples, capables de mettre un pied devant l'autre sans jamais prendre conscience de l'abysse qui déjà les gobe tel le poisson de Jonas. Invisiblement, l'architecture cachée de l'abbaye opérait en moi les plus spectaculaires bouleversements, plaçant ci et là de ces germes qui ne souffrent aucun obstacle: ainsi parlaient les murs, souffre-douleurs d'un jeune iconoclasme, comme une vision de Lovecraft transfiguré. Car la pierre manifeste un merveilleux mystère. Les attaques demeurent lettres mortes, et pas la moindre goutte de sang qui ne coule des murs défigurés de notre église sans que l'eau ne l'accompagne en abondance. Blessés, privés de l'intégrité de leur face, nos saints peints par quelque maître byzantin n'en rappellent que davantage le bonheur du Chrétien, parent tout à la fois des Berbères au grand « Je » et de l'humble Chrétienté, masse vibrante des corps, des êtres recueillis, cuirassés les pieds encore lourds de la terre normande. Jamais sans doute, au milieu de la paille et des odeurs violentes de moutons, de bestiaux et de meneurs indolents, l'iconoclasme ne s'était vu plus utile et plus doux. Le visage absent que n'irritait plus la prunelle sensible des soumis de l'Arabie, voilà le médium qui d'une incroyance à une autre, pouvait seul susciter l'émotion d'un cœur battant moins fort que sa mémoire: Chrétienté sans visage, n'est-ce pas moi, ton image ? Ne suis-je pas ta bouche, tes yeux, ta chair envers et contre tout transmise ? Précieuse ignorance ! précieux crachats ! précieux coups de burin guidés par un regard en biais ! Pénétrer dans notre église, en l'Emmaüs de la Croisade, où les épisodes se superposent en strates de maîtres maçons; comme l'on pénètre sur les lieux du crime. Comme l'on découvre sous la poussière les os blanchis par le temps et brisés par l'infâme; reliques d'ancêtres à jamais plus proches de nous que la multitude bariolée des vivants, dont on ne sait trop s'ils font plus que respirer – que recracher dans l'atmosphère les miasmes d'un être creux; inconscients briseurs d'icônes, s'il est vrai qu'à Son image Il nous a faits.

18.06.2009

In illo tempore

sacramentaire.jpg
Sacramentaire de l'archevêque Drogon, milieu du IXe siècle
L'Endroit du monde

Je respirais lourdement, la cage thoracique devenue le siège d'une lutte sourde, où les coups soulevaient des nappes trop froides de sueur sur mon front, les côtes s'avançant à se livrer à la vue contre une peau tendue et moite; signes de la possession. Cette silhouette s'oubliant dans le chemin, grotesque et sans saveur à la vision, l'orgueil et la saleté d'un corps inconfortable la rappelait sans cesse à cet univers incapable de s'enfanter. Mais le monde ici, était chaud, pur et complexe à l'image d'une cité construite par un plus grand architecte que l'homme. Agité, fébrile, contrit, mon corps tenait du chiasme alimenté par une puissante et douloureuse machinerie, un cœur de charbon, un noyau en fusion, aux flammes épaisses, aux léchages langoureux. Les pensées qui circulaient dans mes veines étaient de cette matière liquéfiée jadis commune; celle qui se prend pour de l'éther; mon amour d'une violence qui brise les os, à voir refusé ses caresses. Seul me sauvait l'ordonnancement du lieu, la conjonction du local et du spatial, du terrestre et du céleste: car tout semblait alors concourir à faire de nous des initiés. L'endroit avait ses codes, ses repères, ses visages et ses expressions; l'endroit avait sa logique derrière l'apparent caprice des épopées du sol et des fulgurances cruelles du climat. Non cette logique d'un calcul, d'un cerveau, d'un génie du plan, mais la logique d'un envers où la cour angélique s'affaire derrière chaque ruelle de roc et de vivaces. Une cavité dominant son ardente pente de rocaille devait m'en convaincre, et m'en convainc encore. Le long de la pierre beige de la grotte, excavation perchée dans le ventre du Negev, se projetait l'ombre plus réjouissante que n'importe quel reflet de miroir, même le plus archaïque tout droit ressurgit des sables de l'ancienne Egypte. Je haïssais bien l'homme à ma mesure, mais je m'estimais, ainsi répandu et délimité sur cette parcelle d'Orient, tel le père d'une mythique tripotée de poulains, petits métisses irrigués de ma race fervente en ce « Jésus qui aime les Francs ». Qu'Acre soit tombée sous la salive écumante des Mamelouks quelques siècles auparavant m'émouvait peu: qu'est-ce donc, après tout, après la remise à zéro du programme « Occident », qu'un presque millénaire ? Je voyais ses nouveaux maîtres comme de jeunes et beaux continuateurs, des croisés toisant le désert depuis la tourelle d'un Merkava, magnifique de son abstraction; des Cananéens, des Zélotes nés de la pierre ensanglantée de Massada, tout au plus – tout au moins – des Hébreux. La conquête de feu « Saint-Jean » d'Acre par la Haganah me semblait une simple reprise dans une guerre éternelle et sans possible interruption, la Croisade devenant le roman de mon adolescence et le requiem, en moi et dans le monde, de la trace d'Abraham. Sous le sublime du ciel, chaque expiration répandait dans l'air le souffre de l'Immolation, bien décidé que j'étais au sacrifice à Dieu de tout le troupeau et son petit pasteur avec. Je m'enivrais du bruit des lourdes chaussures de cuir s'abattant dans ma tête en cadence, le sel des soldats couvrant ma peau imaginaire à en égayer une langue qui ne l'était pas moins. Ces images anonymes constituaient l'arrière-fond sans conséquence d'un monde dérivant in illo tempore, guerres des pierres se succédant en surimpressions, esthétiques et malodorantes comme les ruelles de la Jérusalem historique. Tout cela ne comptait pas; ou si peu: je n'avais de cesse de convertir un incompréhensible présent en Histoire, l'Histoire en Beau, le Beau en Vrai, le Vrai en l'Un. Telle fut bien la vérité la plus profonde de ces millions de jeunes Européens à qui la révolte tint lieu de Trinité: que ne dois-je pas à leur mort qui me laisse ainsi me perdre et me cacher en eux ! Que m'importaient les pleurs et les brûlures au phosphore, moi qui n'avait pas de corps à trop le sentir remuer, raclant mon âme dans l'impudeur contre tous les vœux de mon esprit, haineux de ma volonté théâtrale et sans puissance. Impudeur éhontée qui illustre « un type de narcissisme que je n'ai jamais pu pardonner », comme l'écrivit pour moi le second Mishima. Mais je pressentais l'immobile agitation, les mouvements incessants des pages ailés et la puissance blanche des séraphins, la marche précaire et telle que je la concevais, fanatiquement ferme, des saints aux jambes rachitiques et arcboutées sur les façades du Temple de soleil. Je pressentais l'Acte de ce ciel invisible à l'androgyne subtilité, semblable au Christ-Apollon de Reims, qui partout et tout contre moi, depuis toujours posait sa main. Je pressentais, attendais, pensais, mais demeurais seul au milieu des quelques privilégiés qui s'étaient assis là, dans cette petite chapelle à l'air de nid d'un oiseau supérieur et solitaire. Car nous avions finalement trouvé l'ironique refuge de l'Anachorète, du saint vieillard palestinien; petite chapelle de petits blocs empilés s'enracinant dans le VIe de nos siècles, au plus loin des hommes qu'aspire inlassablement la glèbe, comme une pluie jamais propice, châtiée par un soleil qu'elle défie.

17.06.2009

« carnalis amor Christi »

Saint-Sebastien_Fresnay_en_Retz2.jpg
Statue de Saint Sebastien - Eglise de Fresnay en Retz
Erotisme solaire et sacrifice

Il nous revient simplement d'enfin prendre au sérieux le mot de Drieu la Rochelle, car nous déclarons bien la guerre à tous; c'est-à-dire d'abord à nous-mêmes. Le Grand Soir n'est rien d'autre que l'éclosion d'un Moi purifié de ses aspérités et vices, en fait débarrassé de toute substantialité. Je veux mourir et vivre pour ne plus avoir à vivre, puisque Dieu est mort en même temps que la croyance en la Résurrection. J'en veux à toutes les idoles, à tous les hommes de l'Après - je Lui en veux, c'est bien là le problème. Le fascisme n'est que la grande révolte des hommes abandonnés de Dieu qui ne parviennent plus à l'atteindre, qui ne goûtent plus sa présence réelle et ne perçoivent plus ses épiphanies. Ne plus atteindre Dieu, pour qui s'échoue sur les rives du Jourdain, voilà seul ce qui fait l'orgueil se constituer en cette prison craquellante et vomissante de flammes que l'on baptise « individu ». Nous avons chus; chus le long du baptistère et goûté la saveur neutre et nerveuse du Néant, la supériorité de celui qui marche le long du fil, de l'équilibriste de feu, qui consume et se consume. Nous nous sommes habitués à la douleur du sang qui monte jusqu'au cerveau et s'agglutine sous le front, dans un bouillon de cultures et de valeurs; colère d'hémoglobine ! Nous avons goûté la condition de haine des pauvres en Christ: le Christ ! tel est bien le problème des ardents qui courent à se désincarner, à s'oublier dans une affirmation sans précédent d'Ego, la fantaisie s'emparant de l'intelligence hégélienne toujours sortie de son lit. Oui, nous sommes la révolte qui ne peut plus atteindre Dieu; parce qu'elle ne comprend plus qu'Il peut seul nous atteindre. C'est que nous méconnaissons encore l'Incarnation, pour haïr notre propre péché. Je songe à Saint Bernard, le Bourguignon qui a vu les mêmes paysages que moi, foulé du pied la même terre et poussé son premier cri entre les pierres sacrées où je m'agenouille parfois: ne jamais dépasser le « carnalis amor Christi ». Moi ! moi qui n'aime pas mon propre corps à le transformer en la lance d'un légionnaire ! je suis l'Epouse d'une Europe dévastée en chemise noire, celle qui renie par la colère ce Dieu qui se donne dans la confession de mon humanité. Dieu, notre Seigneur le Christ, Roi de l'univers; en ce jour de descente des langues de feu, don de l'Esprit ! Je ne suis pas digne, Il me confère le baptême; je le refuse, je le désire âprement sous la tension d'une camisole tendue par la pudeur du vicieux, du pervers, de l'impur. S'il fait toutes choses nouvelles, nous détruirons toutes choses anciennes, jusqu'aux prétentions obsolètes ou concurrentes de faire table rase du passé. Nous serons Européens et mâles jusqu'au bout, à en crever de désespoir. Serons-nous jamais des hommes, des enfants du péché, des adultes toujours et à jamais pécheurs ? Serons-nous jamais agenouillés, radicalement mis à terre et sans haine ni bonheur dans la tiédeur de la chair ? Le « fascisme littéraire » qui déclare sourdement Georges Bataille anathème a décidément quelque chose d'une hérésie de première importance, une parenté d'éclat avec le catharisme et ses Parfaits: un je-ne-sais-quoi d'asiatisme venu piller la Rome nouvelle. Nous n'avons rien de païens, sinon d'auditeurs tardifs et volontairement attardés de Jamblique ou du hiérophante Nestorius, quelques Celtes avides de trouver l'Eternel et l'Immuable au milieu des bagaudes et des frontières qui s'inversent autour de nous à marches forcées, le Limes tournant sur lui-même face à ses constructeurs pour les prendre en tenaille dans un grand ébranlement des fossés, des palissades, des murs et des tours. Nous avons, nous avions simplement l'ambition d'être nos propres barbares dans un monde délaissé par l'Eglise, si désespérément humaine, trop peu humaine tout à la fois. Nous sommes bien de ces hérétiques à qui semble désirable la pompe de l'Orient, son esthétique archaïque et baroque, la splendeur d'un Dieu de la Résurrection comblant de lumière les marques infâmes du dolorisme occidental. Anastasis (Ανάστασις) ! Résurrection ! Je ne vois, je ne veux voir que l'or déposé en auréole de gloire qui couronne la Face divine, la figure hirsute du Baptiste vêtu de la peau d'une bête, le désert de rocailles et de monts où veille le lion de saint Cyriaque. Je suis trop plein de l'homme pour en vouloir encore; de cet homme qui ne peut me quitter. Je suis trop plein de l'Occident, à deux gorgées brutales de la noyade, pour ne pas chercher à le chasser de ma chair. Lui qui ne peut aller nulle part, quand le monde déborde déjà de lui. Pourquoi fallait-il encore l'ériger sur le crucifix ? Tout notre esprit de dévastation puise sa source dans cette profanation, dans cette insulte à Dieu qu'Il a voulu pour Lui.

1